L'enfant de la pluie
C'est l'histoire d'une petite fille, qui ressemble à nous tous. Elle vivait comme nous tous. Rien ne la distinguait des autres, comme nous elle aimait jouer sous le soleil, sauter dans les flaques, faire des bonhommes de neige. Pourtant au fond d'elle, il y avait un secret ancestral. Elle était l'enfant de la pluie. Mais elle n'en parlait pas, c'était son secret.
La petite fille avait déjà remarqué qu'elle était différente des autres. Comme nous elle avait grandi, mais elle aimait toujours autant sauter dans les flaques à pieds joints, tremper les mains dans la boue toute neuve de la pluie sur la terre. Elle aimait la pluie.
Lorsqu'elle parlait de ce don, elle disait:"Je suis l'enfant de la pluie. Lorsque j'étais petite, je lui parlais, je jouais avec elle. La pluie est mon amie, ma maman, ma soeur. Quand on est petit, les parents et tous ceux qui sont chargés de veiller sur vous évitent de vous laisser sortir lorsqu'il pleut, parce qu'on va attraper froid, être malade,choper un rhume. La pluie ne me rendait pas malade, moi. Je ne sortais pas plus emmitouflée que les autres enfants, mais je ne tombais pas malade. Je n'ai pas froid quand il pleut, je me sens juste bien. Je ne mets ni capuche ni écharpe ni gants,je ne prends jamais de parapluie. Non, je laisse couler la pluie sur moi, dans mes cheveux, sur mon front, mes paupières, mes joues, mon menton. Je laisse la pluie glisser dans mon cou et s'infiltrer sous la chaleur de mes vêtements. Je la laisse me prendre dans ses bras et m'embrasser, ruisseler sur moi comme pour une caresse. J'aime la pluie. J'aime lorsque la pluie vient jouer avec moi, j'ai envie de passer ma vie dehors avec elle, à marcher sous la pluie battante. Je ne me bats pas contre l'évidence, la pluie est mon élément, ma famille du ciel. Elle est magicienne. La pluie change mon univers quotidien: il y a le bruit de l'eau qui ruisselle sur les toits, sur les feuilles des arbres, sur le sol. Ce n'est pas le même bruit lorsque je suis dans les bois ou dans le jardin. Et c'est beau, la musique de la pluie... Écoutez-la tomber, sentez-la. Aimez-la. "
L'enfant de la pluie se reconnaît des autres enfants parce que lorsqu'il se met à pleuvoir, son visage s'illumine de bonheur, tandis qu'autour d'elle se joue un concert de soupirs et de lamentations. Entre les "zut il pleut, on va être trempés le temps de revenir à la maison !'", les "mince! je n'ai pas pris mon parapluie!", les "Tu parles d'un temps!" les lamentations pour les coiffures, les brushings, les nouvelles chaussures, son être rayonne et iradie de bonheur, de la plénitude d'être,enfin, complète. Lorsque la fille de la pluie est à l'école, derrière une vitre et que commencent à tomber les premières gouttes, elle sait au fond d'elle-même que la pluie est venue lui rendre visite à elle et à elle seule, elle sent qu'elles vont se retrouver à la récréation, dans l'odeur délicieuse de la terre mouillée, réhydratée. Alors, contrairement aux têtes baissées de ses camarades qui se résignent à passer la récréation sous le préau, l'enfant de la pluie sait qu'elle prétendra avoir oublié son imperméable, elle courra dehors, et lèvera avec bonheur son visage vers le ciel,sondant au travers des gouttes un quelconque indice sur le temps accordé à sa félicité. La fillette est la seule enfant à garder le regard émerveillé lorsqu'il se met à pleuvoir, comme si c'était toujours la première fois. Ce regard-là, les autres enfants l'ont lorsqu'il neige; elle c'est la pluie qu'elle regarde comme un cadeau. Il faut alors au professeur déployer des trésors d'intérêt pour obliger l'âme de l'enfant à regagner l'intérieur de la classe alors qu'elle dansait sous les gouttes d'eau.
L'enfant de la pluie se souviendra toujours de la première fois où elle a parlé a la pluie et où la pluie complice l'a écoutée,entendue et exaucée. C'était une nuit d'été et d'orage, un orage de chaleur. Elle n'aimait pas ces orages-là, elle avait toujours entendu dire que c'étaient les plus mauvais, parce que là où tombe la foudre, là où elle enflamme les éléments sur terre, il n'y a pas de pluie pour l'éteindre. L'orage de chaleur est sec, et brûle tout là où l'éclair rencontre le sol. Elle s'était réveillée à cause du bruit du tonnerre et de la lueur des éclairs qui venaient subitement offrir des instants de jour à sa chambre obscure. Le ciel était très en colère. Elle n'avait pas vraiment peur, elle n‘était pas fâchée contre l‘orage qui l‘avait arrachée à ses rêves. Dans son lit, elle se racontait des histoires en attendant que le calme revienne. Certaines sont tellement marquées en elle qu'elles vivent au fond de son coeur pour toujours. Mais cette nuit-là, c'était différent. L'orage était particulièrement violent et bruyant, si fort qu'il l'avait réveillée.
« Je l'avais écouté raconter sa colère dans le ciel et blesser la terre, mais il ne se calmait pas, ne s'éloignait pas de la maison. Alors, j'ai commencé à chanter, tout tout doucement, j'ai appelé la pluie. Elle est venue. Dans ma chanson, dont j'écrivais les mots au fil des secondes, j'expliquais à la pluie que l'Orage était en colère parce qu'il était malheureux, et je demandais à la pluie de le calmer, de le consoler. J'ai chanté jusqu'à ce qu'il se calme, jusqu"à ce qu'il arrête de gronder dans le ciel et d'éclairer la nuit. J'ai chanté jusqu"à l'apaisement de l'orage en m'adressant à la pluie. Et peu à peu,la pluie a fait taire l'orage. J'avais soigné le tonnerre, j'ai remercié la pluie d'avoir transformé l'orage sec en orage et l'orage en silence. Ne restait que le vent que j'aime. Mon chant avait calmé la pluie. Je me suis endormie en écoutant la pluie glisser sur le toit de la maison. »
Cette nuit-là,l'enfant de la pluie avait parlé à sa mère.
Par la suite, à chaque orage, l'enfant de la pluie parlait au ciel. Tantôt l'orage était un enfant turbulent, dont les bêtises étaient de lancer des éclairs sur le monde sans raison, et la pluie, en maman,devait le gronder et lui expliquer qu'il faisait des bêtises, tantôt l'orage était l'amoureux malheureux de la pluie, et par son chant elle consolait l'orage,jusqu'à le réconcilier avec la pluie. Tantôt la pluie pleurait parce qu'elle était triste et alors son enfant lui parlait jusqu'à ce qu'elle aille mieux. Son chant les apaisaient, la musique de la pluie emplissait la fillette de joie. C'était le bonheur.
En grandissant, l'enfant de la pluie s'est aperçue que seule la pluie pouvait la calmer lorsqu'elle était en colère, la consoler quand elle était malheureuse. Elle continuait à marcher avec délices dans les flaques d'eau au gré de son chemin, à profiter des caresses de la pluie froide sur sa peau. La pluie la purifie, c'est comme une renaissance à chaque fois que ses cheveux fous qui profitent d'un vent déchaîné se retrouvent trempés d'eau de pluie.
Maintenant,l'enfant de la pluie doit vivre en ville quelques années, bien longues, mais chaque fois qu'il pleut, elle se sent bien à nouveau, insouciante et confiante en sa famille du ciel. Et libre.
« J'ai remarqué qu'en ville, la pluie est le seul élément à n'être pas toujours policée. Parfois elle prend soin des belles toilettes des citadins, de leurs chaussures et de leurs coiffures protégées par les parapluies qu'on replie dans tous les sens jusqu'à ce qu'ils tiennent dans les sacs à main. Mais parfois elle se fâche, et portée par la joie de son déchaînement, elle envahit l'espace, le bruit, les rues, et s'il y a une personne heureuse de son emportement, c'est moi, qui me promène tête nue, marchant avec délectation dans les flaques, observant comment tombe la pluie, droite, penchée, à droite, à gauche, comment s'écrasent les gouttes au sol, en grosses ou petites bouteilles, en douceur, en étant bues par la terre tout de suite ou pas, cherchant à deviner si la prochaine goutte viendra rencontrer mon front ou mon nez, si elle coulera jsuqu'à mes lèvres, si la suivante se posera sur ma main, si la prochaine explorera la chaleur de ma nuque... Et c'est le bonheur, parce qu'en venant me retrouver en ville, la pluie me rappelle d'où je viens, elle me lave de tous ces bruits de voiture, de klaxons, de paroles convenues. Elle me rend à moi même, sauvage, et à nouveau pure, lavée de tout. »
L'enfant de la pluie a grandi, mais elle n'a jamais oublié de chanter pour calmer le ciel, elle aime toujours autant la pluie, et son regard est toujours aussi émerveillé devant les premières gouttes. Si vous voyez une jeune fille courir pour se promener dehors lorsqu‘il pleut, lors d‘une averse, d‘une giboulée, d‘une ondée, la tête nue,les cheveux au vent, sans écharpe ni bonnet ni gants ni parapluie, alors vous saurez que l‘enfant part à la rencontre de la Pluie.
Ainsi finit la légende de l'enfant de la pluie.
Par Cha, Dimanche 20 Mai 2007 à 10:46 GMT+2 dans Cha (article, RSS)



