Libëthra

A Sambreville

A Sambreville, il y a tout ce dont vous pouvez rêver.
A Sambreville, votre vie est parfaite.
Sambreville est le Paradis sur Terre.
Je suis allé à Sambreville et j’ai réussi. Je suis désormais un auteur reconnu. Je mène la vie dont j’ai toujours rêvé, une vie parfaite. Je suis au Paradis.

J’ai banni le mot « mais » de mes romans. Il n’y a pas de « mais » à Sambreville. Je suis heureux. On ne peut plus heureux, heureux comme dans un rêve, parfaitement heureux.

- Il vous manque pourtant quelque chose.
- Oui.
- Votre bonheur n’est donc pas parfait ?
-Bien sûr que si, je crois l’avoir suffisamment signifié.
- Alors ?
-Alors, je suis heureux ! Ce manque n’a rien à voir.
- Pourquoi vous perturbe-t-il en ce cas ?
-Il ne me perturbe pas.
- Pourquoi en parlons nous ?
-Parce qu’il existe !
- Pourquoi ne pas l’ignorer, s’il ne met pas en danger votre bien être ?
- Par curiosité, peut être ? Non, pas d’autre « pourquoi », s’il vous plaît. Je crois que vous vous enfoncez, Docteur.

Il répond à mon sourire. C’est la pure vérité, je suis heureux.

Je suis arrivé à Sambreville un 4 avril. Je mesurais alors 46 cm et pesais 3,400 kg. Dès lors ma vie fut celle que je rêvais. Non, je ne rêvais pas, tout cela était vrai ; est encore vrai. Notre monde, aussi réduit soit-il, et aussi vaste, est d’une indéniable matérialité.
Sambreville s’étend sur la planète entière : les villes, la campagne, les forêts, les océans, d’un pôle à l’autre nous sommes heureux, sans pourtant que rien ne soit tût ou ignoré. Les gens travaillent, oeuvrant pour leur bien et celui de tous, les gens créent, étudient, tout semble à sa place même lorsque quelque chose est déplacé.
Serait-ce l’évolution naturelle de l’espèce qui nous a mené vers cet état de bonheur permanent, de vision positive de chaque chose, même des tragédies ? je suis incapable de ne pas être heureux car je ne vois dans les accidents que des fatalités, dans les maladies que la nature, et nous nous faisons tant à ces idées que nous restons sans cesse, non pas insensibles, mais simplement…heureux, dans l’acceptation de la vie et de toute ce qu’elle implique.
En total accord avec l’univers.

- Je pense que je vais me tuer.
- Pourquoi cela ? Vous venez de me dire que vous êtes…
- Pourquoi pas ?
- N’avez-vous pas le désir de…profiter de votre vie ? - Pas réellement.
- …
- Je pense que je comprends votre étonnement.
- Je ne sais pas moi-même si je le comprends, mais je vous comprends encore moins bien.
- Vous voyez. Il y a comme un blocage, n’est-ce pas ?
- Je n’appellerais pas ça comme ça.
- Non, vous avez raison, en fait c’est plutôt l’absence de blocage qui est en cause. Jamais nous ne nous heurtons à une situation, notre cerveau est capable de l’analyser, de l’expliquer et nous l’acceptons.
- C’est le fait de tout accepter qui vous dérange ?
- Mon cerveau fonctionne comme le vôtre, rien ne me dérange dans le fait qu’il me fasse tout accepter, je l’accepte.
- Nous nous perdons quelque peu, je crois…
- Je le crois aussi. Tous autant que nous sommes, nous nous perdons.
-…que voulez vous dire ?
- Je veux dire que ce bonheur entraîne notre perte. Des gens vont me suivre, vous savez ?
- Vous suivre ?
- Dans la mort. C’est dans l’ordre des choses, tous nous allons mettre fin à nos vies. Cela prendra du temps, mais je suis persuadé que pas un de nous ne restera. Savez-vous à quand remonte le dernier suicide ? Le suicide est quelque chose d’atrocement difficile à concevoir pour nous, et ce depuis bien des années. C’est fou comme tout a pu changer, et à cette vitesse…ça ne vous a jamais étonné ?
- Si, bien sûr, mais…
- …mais vous savez que c’est dans l’ordre des choses. Et vous l’avez accepté. Et vous êtes heureux. Nous avons atteint, je crois, un stade ultime. Nous sommes au plus haut…et tout ce qui nous reste à faire, c’est redescendre. Ou plutôt disparaître. J’ignore dans combien de temps votre cerveau vous mènera à la même conclusion, car je ne sais pas si je vous ai aidé à vous acheminer sur la bonne voie et cela ne m’intéresse d’ailleurs pas vraiment. Peut être mourrez-vous avant, aussi.
- Mais voyons ! Vous…
- Donnez-moi une seule bonne raison de ne pas le faire ! Il n’en existe pas ! Quel danger cela pourrait-il représenter ? Que nous importe que notre espèce s’éteigne si notre cerveau l’accepte ? Notre espèce, dans l’état où elle se trouve, a prouvé qu’elle n’était pas destinée à survivre plus longtemps. Comme je suis heureux !
- C’est cela qui vous rend heureux ?
- Non. Oui. Ne ressentez vous pas un manque ?
- Non…peut être…je ne crois pas…rien qui m’empêche d’être heureux en tout cas.

Je souris.

- Oui, c’est bien ce que j’imagine.

Le désir ne porte pas vers des choses que l’on possède déjà.
Et quand bien même, si nous n’avions pas le bonheur, pourquoi notre désir porterait-il vers lui ? Tous me suivront, dès lors qu’ils comprendront que leur désir peut se détacher de l’idée de bonheur.
« Ca » me manque, me manque tellement, et je n’arrive pas à perdre mon bonheur. Je ne veux plus vivre, cela ne m’intéresse pas ! Je quitte mon bonheur sans regrets.

Il n’y a pas de vie sans MALHEUR.

Vos commentaires

1 Le Lundi 13 Novembre 2006 à 19:18 GMT+2, par un perdu de la vie

J'aime ce recul sur l'existence et sur notre quete éperdue de bonheur.

2 Le Lundi 20 Novembre 2006 à 16:07 GMT+2, par L'ange déchu...

...
Wahou...
J'aime vraiment ce que tu as écris...
L'analyse est très belle et très vraie... Le texte est rythmé et clair...
La chute à la fin du texte c'est comme si le personnage se tuait sous nos yeux, c'est ...
Ca m'a coupé le souffle pour tout t'avouer.
C'est magnifique, très spirituel et très réfléchis, j'aime...
A très bientôt en espérant voir d'aussi beaux textes que celui là...

3 Le Lundi 20 Novembre 2006 à 23:38 GMT+2, par Alex

Jolie morale. (Ton texte, c'est de l'absurde, genre "La Cantatrice chauve", non ? J'aime bien.)

4 Le Dimanche 26 Novembre 2006 à 20:01 GMT+2, par Finwë

Pfiou! J'ai eu peur que le personnage soit totalement rattaché au mouvement des Stoïciens... Je suis rassuré grâce au cheminement de sa pensée! ^_^
Comme m'a dit Cha en me parlant de ton texte, ça fait réfléchir.
En tout cas ça m'a mis de super bonne humeur! Je trouve ça optimiste pour nous finalement! ^_^
Toujours rien à ajouter sur le style que j'affectionne particulièrement, (*veut pouvoir faire pareil*) et quitte toute inquiétude, personnellement le lien avec le thème je le vois.
Content de ton retard en tout cas, grâce auquel tu as fais ce texte!

5 Le Lundi 27 Novembre 2006 à 00:21 GMT+2, par Cha

Je t'avais dit que tu allais nous offrir une petite merveille... Je ne suis pas déçue, bien au contraire. J'aime toujours autant ton style, la question posée est pertinente et bien amenée, et riche le traitement que tu proposes. Le lien avec la citation est clair, tu as su te détacher des mots pour mettre en valeur l'idée. Comme Finwë l'a dit au commentaire précédent, ce texte fait réflechir sur bien des élements, notre rapport au bonheur, au désir, comme tu l'as dit littéralement, mais plus généralement sur notre rapport personnel entre soi et les choses en géneral, sur nos trop faciles et trop humains amalgames ( désir satisfait = bonheur,= vie heureuse) , aussi. Sur ce que nous attendons de la vie, aussi. Mais ce n'est pas à moi d'établir une liste des questions à se poser, je laisse donc le lecteur en paix, espérant la lecture attentive d'un texte qui mérite plus qu'un survol.

6 Le Samedi 16 Decembre 2006 à 22:49 GMT+2, par Symphazium

Yay, les commentaires sont réapparus !!!!
*serre ses commentaires adorés fort contre lui*

1.Perdu de la vie : tu as tout compris. Moi aussi j'aime ça :-) J'aimerais bien me dire que prendre un tel recul est possible, mais là sur le coup j'ai pas masse envie de mourir. Notre survie ne tient qu'à un fil ;-)

2.l'Ange Déchu : je pensais pas du tout que ce texte plairait donc je suis vraiment content ^^. L'impression qu'il se tue sous nos yeux, oui c'est vrai, c'est comme ça que je le ressentais moi aussi même si j'ai pas cherché à écrire de façon à appuyer l'idée. Tant mieux si ça passe, cela dit si quelqu'un le voyait différemment, ça m'intéresserait aussi.

3. Alex : pffff pauvre dinde :-p. Genre t'es le seul à avoir pas compris ! Enfin bon, je peux pas t'en vouloir. C'est pas ta faute :-D

4. Fin' : ben déjà pour le rattacher aux stoïciens il aurait fallu que je me souvienne de ce qu'ils racontent ces oiseaux-là. Je ne suis pas un grand lecteur de textes philosophiques comme toi, je tourne tout à ma sauce d'ignare ^^°. Mais je me doutais que tu aimerais l'idée, ça me fait plaisir que tu confirmes ! Le retard, c'est pas tant parce que ça m'a pris longtemps à écrire, mais surtout parce que j'ai mis longtemps à trouver *comment* écrire. Le premier paragraphe était venu facilement, mais une fois que je me suis lancé dans la suite ça a été torché. D'où mes angoisses :-s

5. Cha : Ah ça pour me détacher des mots oui, oui je crois que c'est réussi XD. Delà à qualifier ça de petite merveille ! Mais j'accepte quand même le terme si flatteur ;-).

7 Le Lundi 25 Decembre 2006 à 22:09 GMT+2, par Nine

Wow.

Bon, Gaël m'ayant 'légèrement' menacée de mort (ou pire) si je ne commentais pas allègrement ce blog, je suis revenue sur mes pas pour lire un peu tous vos textes.
Donc je me pointe, je regarde les titres du thème Barjavel et je me dis "Allez zou, va pour celui-là"

Le moins qu'on puisse dire, c'est que je ne suis pas déçue du tout.
Ton style est très fluide, le rapport au thème est (pour moi) évident et la fin est rondement amenée.
Bravo quoi.

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