Derrière les rideaux.
La vieille dame se cale de nouveau dans son fauteuil, face à la fenêtre aux rideaux blancs. Elle réside dans le bourg depuis son mariage. Elle a vue sur la rue. Elle ne s’ennuie pas en regardant les gens qui passent. Et qui ne la voient pas, forcément, derrière ses rideaux. C’est son occupation favorite. Minet, son chat, saute sur ses genoux et griffe un peu son tablier,qu’elle raccommodait de ses mains tremblantes. Elle sourit. Un rayon de soleil chauffe ses vieux os et éclaire la peau parcheminée de son visage. Chaque ride raconte une bribe de son histoire. Elle aura quatre-vingt quinze ans le mois prochain. Ses enfants ont organisé pour elle, à cette occasion, une grande fête de famille, dans la salle polyvalente. La même salle que pour le loto hebdomadaire ou la partie de scrabble bimensuelle. Il y a un après-midi d’activités surprise, dans six semaines. Elle espère que ce sera domino. Ou peut-être belote. Oui, ça lui plairait bien, la belote. Elle a des envies simples et un caractère bien trempé. « On n’apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces » dit-elle souvent.
*********************************************************************************** Parfois, la vieille dame se sent d’humeur bavarde. Lorsqu’il n’y a pas d’ activités prévues avec le groupe du cinquième âge, elle se décide généralement à sortir. Mais pour aller où? Elle se plaint lorsque ses enfants viennent la voir, que la plupart de ses amis résident dans le même quartier, ce qui est très pratique, parce qu’elle peut les voir tous en une seule après-midi de visite; mais qui est en réalité très fastidieux, parce qu’ils ne sont guère bavards, au cimetière! Alors, souvent, elle empoigne résolument le téléphone et appelle sa « p’tite coiffeuse » pour avoir un rendez-vous, pour une teinture, une mise en plis, des bigoudis, un brushing, peu importe, elle veut juste voir du monde. La vieille dame s’ennuie.
Le salon de coiffure est le haut lieu du commérage dans le village de Cayoug. Cela plait bien à la vieille dame, car elle a beau être l’une des commères les mieux informées du village, elle est toujours à l’affût de nouveaux ragots croustillants. Sa petite coiffeuse est une pipelette et en plus elle fait des miracles de coiffures dans ses cheveux blancs. Et puis c’est toujours une compagnie. Plus bavarde que Minet, en tout cas! Aujourd’hui, ce sera une mise en plis. « Avec les bigoudis, et puis tout ça, oui ma fille! »La coiffeuse s’active, meuble le silence, la vieille dame se laisse bichonner. Et puis acère sa langue, d’ici huit jours, il y aura l’après-midi scrabble, et il y aura Odette, « une sacrée garce! » Depuis la communale, elles n’ont jamais réussi a s’entendre, alors ce n’est pas maintenant que cela va changer. Et Odette est un langue de vipère, la vieille dame aura les mêmes armes, et son sens de la repartie qui fait mouche, pour battre Odette et ses répliques acerbes. Alors la vieille dame, avec son casque de bigoudis, se fait un devoir de fourbir ses piques en s’essayant au village entier. Après une heure et demie, la coiffeuse ayant libéré les toutes nouvelles boucles de sa chevelure, la vieille dame retrouve son paisible intérieur, son Minet et sa solitude, rassurée de la qualité de ses critiques, prête a affronter Odette. Sa coiffure lui plait, et puis cela prouve qu’elle ne se laisse pas aller, elle! *******************************************************************
La vieille dame ouvre sa boite aux lettres. Elle a vu le facteur passer, c’est le jeune, d’ailleurs, et puis il a dans sa voiture un nouveau paquet de gâteaux, pour sympathiser avec les chiens qui n’aiment pas son uniforme. Il a changé de marque, à ce sujet. Parmi son maigre paquet, il y a une missive avec un liseré noir et une croix sur le côté opposé au timbre. La vieille dame s’émeut, puis sourit, sans avoir regardé l’adresse. Elle monte les marches du perron, ouvre sa porte, retire ses sabots de jardins et chausse ses patins de feutre, puis s’avance à petits pas prudents dans la cuisine où elle dépose son butin. Elle se lave les mains, prend un couteau dans le tiroir de gauche du lourd vaisselier, puis s’assied avec un soupir sur la chaise en face de la table. Elle s’empare du faire-part de décès, introduit le couteau au dos de l’enveloppe et finalement décachette le tout. Elle sort le faire-part. « - Qui c’est qu’a mort, Minet? Y’a ben l’ père Machicou, qu’avait point bonne mine quand j’l’a vu au marché jeudi. Ou p’têt’ ben la mère Higott, l’a toujours mal qua’qu’part, ça l’ a’ ra emmenée… Hein, Minet, Minou, qu’ou’é qu’ t’en penses toué? Ouh! Ben v’là donc une drôle de nouvelle! On n’y éta’ point du tout! C’est l’Claude Dumarchais, l’ voisin de la p’tite Genevou, l’ fra’re du Gustave! L’a parti a manger la pissenlits par la racine! Ben si j’ m’attendais! Ben Minet, un jeune en plus, ils ont écrit « dans sa quatre-vingt-huitième année! » Tout juste en retraite, le pauv’! Ben ça m’f’ra une sortie, j’savais pas trop quoi fa’re l’jeudi qui vient. Allez Minet, on va s’fa’re à manger, descend de la tab’! »
Par Cha, Samedi 21 Octobre 2006 à 18:18 GMT+2 dans Cha (article, RSS)



