L'Absent (D'après une citation de Barjavel... )
Dire que tu t’es imaginé raconter mon histoire ! Écrire ma vie. Et à partir de mon épitaphe. S’il y a une chose dont tu ne manques pas, c’est d’ambition! Tu m’as volé les seules choses qui me restaient: mes souvenirs et le bienveillant silence de l’oubli. A tes yeux fatigués et embués, je suis un personnage. Tu as créé en mon nom un être qui n’a jamais été. Mortelle ironie que je ne peux démentir. Que règnent les mensonges, lorsque les épitaphes ne sont que tremplins pour l’imagination des vivants.
Mais qui es-tu, toi, derrière ta table, entouré de tes livres? Rien d’autre qu’un obscur scribouillard qui a cherché l’inspiration, qui a voulu sortir un quelconque roman à succès. En novembre dernier, tu as décidé de sortir te promener. Il pleuvait, mais cela ne t’a jamais empêché de sortir. La campagne, par le temps gris, s’accordait à ton humeur songeuse. Tu portais un bonnet rouge et un vieux blouson. Et des bottes en plastique. Tu semblais grotesque; tu croyais élever ton âme en traînant des pieds dans la boue.
Tes pas t’ont conduit vers une route abîmée, sinistre. Une silhouette de femme vacillait à quelques centaines de mètres. Ce n’était pas une jeune et belle Muse, non. Cette femme, c’était une vieille pomme, toute pleine de rides et de crevasses, le cheveu aussi rare que la dent derrière les lèvres minces. Elle courbait plus encore son dos déjà voûté pour en vain protéger le bouquet à trente sous qu’elle tenait serré dans sa main gauche. Tout ce petit reste d’être était concentré sur la route à suivre appuyé sur sa canne. Elle avait des difficultés à marcher contre le vent qui s’était levé, tu lui as proposé ton aide qu’elle a accepté avec reconnaissance; du moins c’est ce que tu crois avoir lu dans ses yeux ternes. Vous avez fait quelques pas en silence, puis tu lui as demandé où elle allait.
« - j’vas voir mon mien Gaspard, ça va fa’re trente-y-deux ans qu’ j’ vas l’fleurir tous les jours. » Après un instant tu lui as dit « Je suis désolé. » Puis: « - Il vous manque? - Point trop, point tant. L’Gaspard, là ousqu’il est, sent plus rien! Mange les pissenlits par la racine, comme c’ qu’on dit dans l’ coin! Mais qu’ voulez-vous, d’ puis l’ temps, j’ suis ben trop habituée à v’ nir là chaque jour, alors, ben, j’y viens. Mâm quand il pleut comme vache qui pisse! Ça me promène.» t’ a répondu cette petite chose ratatinée.
Alors tu t’es tu. Te voilà parti à rêver de raconter l’histoire de ces deux vieux, cette vieille femme qui fleurit fidèlement et sans amour la tombe de ce Gaspard depuis tant d’années. Vous êtes arrivés après une vingtaine de minutes de marche, au rythme de ses pas chancelants à elle. Tu as ouvert la grille du cimetière sans troubler le silence de ce morne lieu, t’es effacé pour que la vieille puisse entrer à son tour. Tu l’as suivie, avec la distance prudente de celui qui se sait importun en un moment de recueillement. Elle a remonté l’allée de gauche, s’est arrêtée devant la onzième tombe. La vieille s’est agenouillée sur le rebord de marbre, a joint ses mains tremblantes, fermé les yeux et a commencé à marmonner. Tu t’es immobilisé a ton tour, et t’es rapproché sans bruit, curieux de voir la tombe du Gaspard. Rien d’exceptionnel, un nom, deux dates sur le marbre froid de la pierre tombale. Le frileux bouquet de fleurs qu’elle transportait avait remplacé les fleurs fanées de la veille dans un pot gris. Un peu de mousse verte sur la tombe vaillamment entretenue. De vie sur la mort… Tu t’es finalement éloigné, gêné de constater l’indiscrétion de ton observation. Le voyeurisme ne correspond pas à la haute opinion que tu as sur toi-même, toi, un futur auteur à succès, une machine à best sellers. Alors, tu as décidé de faire un tour dans le cimetière, entre les rangées de croix de pierre: comme si c ‘était un circuit touristique. Et tu t’es finalement immobilisé devant un édifice de marbre blanc, poli, pur, sans âme. Trois phrases de Barjavel en guise d ‘épitaphe. « Pour tous, il était l’irremplaçable, celui qu’on voudrait ne jamais voir s’en aller, mais qui doit partir, un jour. Quand il quitta le monde des hommes, il laissa un regret qui n’a jamais guéri. Nous ne savons plus qui est celui qui nous manque et que nous attendons sans cesse, mais nous savons bien qu’il y a une place vide dans notre cœur. » Tu as sorti de ta poche un crayon et ton inséparable calepin, noté l’épitaphe, mon nom, mes dates. Et tu as écrit en lettres capitales « MON PREMIER BEST SELLER » avec un point d’exclamation. Imagination et vérité seront quoi qu’il arrive soigneusement muselées par ta vanité et ton envie non de plaire mais de vendre: tu sais qu’il faudra tricher et tromper et mentir. Tu veux créer une belle histoire semblable à des milliers d’autres, l’épitaphe était élogieux alors j’ai dû être quelqu’un de bien, n’être parti de rien, m’être forgé ma réussite familiale, sociale, professionnelle, personnelle, et m’être fait aimer de tous, moi, paria depuis l’enfance. Je pourrais être un bâtard, ou un enfant trouvé, ou un enfant battu à la rigueur. J’ai dû être sympathique. Tu as laissé la vieille dans le cimetière, ébauchant pour moi des destins insensés. Ton histoire se vendra bien, peut importe ce qui sera exact. Tu es sorti du cimetière en courant, fiévreux à l’idée de n’être pas encore à ton bureau, rédigeant ce que tu appelles déjà ma biographie. Depuis, je te suis. Toujours.
Tu souris aux journalistes. Tu as réussi à écrire un succès. Ton livre, on se l’arrache. Tu m’as créée de toutes pièces une vie que je n’ai jamais eue, au point de détruire la vraie. Mais tu les vends tout de même, tes feuilles de choux. Il y a un parfum de scandale autour de cet écrit sans valeur. La vieille dame que tu as accompagnée au cimetière a été retrouvée morte, étendue sur la tombe de Gaspard. Et tu as été vu, courant à perdre haleine, en sortant du cimetière où vous étiez rentrés ensemble. Tu es parti peu de temps après en ville. Tu as été mis en examen et inculpé parce que tu ne t‘es pas rendu au commissariat, parce que tu t’es fait oublier jusqu’à ce que tu sois retrouvé, grâce à ton roman, justement. Après sa parution, qui reprenait mot pour mot l’épitaphe d’un des morts du cimetière où la femme avait été retrouvée. Curieuse coïncidence. D’autant plus que la femme était mon épouse. Elle avait convolé avec Gaspard après ma mort. Toujours est-il que tu avais l’attitude du coupable, l’épitaphe du premier époux dans ton roman et la veuve remariée morte alors que tu étais le dernier a avoir été vu avec elle. Cela fait vendre.
Tu mens sur ma vie, tellement que je me dois de rétablir la vérité.
Je n’ai pas eue la réussite que tu m’as attribuée dans ta salade de bonimenteur. Je ne fais pas partie des très regrettés. L’épitaphe t’a paru flatteur, mais c’est un choix ironique de mon épouse: elle a voulu me dire ce que j’aurai pu et dû être. Si l’édifice de marbre qui forme ma tombe est si imposant, c’est parce que ceux qui me connaissaient se sont montrés généreux. C’est que j’étais aimé, alors, pourrais-tu croire? Non. C’est parce qu’ils avaient mauvaise conscience de m’enterrer en éprouvant tant de joie à l’idée de me savoir mort. Non que je sois riche. Simplement parce que j’ai fait beaucoup de mal à ceux que j’aurais dû aimer et protéger. J’étais connu du village entier, et si lorsque j’entrais quelque part et que les têtes se tournaient avec le sourire, cela signifiait que j’étais au bar. A moi seul, j’aurais pu sauver l’établissement de la faillite. J’étais le trou, l’éponge, le pilier de bistrot. J’étais l’alcoolique du village. J’étais drôle un moment, lorsque j’étais ivre. J’étais celui qu’on aime pas voir se détruire, mais qui sera encore plus amusant si on lui donne un autre verre, alors on n’oubliait pas de me resservir. Les rires grotesques fusaient, j’allais mourir,la cirrhose gagnait du terrain, alors je levais une nouvelle fois le coude, pour oublier, pour profiter du temps qu’il me restait, une dernière fois encore, avant la prochaine soif. Et les copains de bistrot riaient. On rit du malheur des autres comme pour s’en protéger.
« - Mais l ‘épitaphe, alors? » dois-tu te demander. C’est pourtant simple, j’étais irremplaçable au bar, alors que j’aurais dû l’être à la maison, dans ma famille. Le tenancier ne voulait me voir partir, pourtant, je le quittais chaque soir. Tout comme ma famille savait que j’allais les quitter, pour toujours, parce que j’allais mourir. « Quand il quitta le monde des hommes, il laissa un regret qui n’a jamais guéri. » Le regret? Oui, on ne regrette pas mon décès, mon absence, cela, non. Mais plutôt ma démission au sein de ma famille, ma déchéance, que je n’ai pas tenté d’enrayer. Ils sont déçus. « Nous ne savons plus qui est celui qui nous manque et que nous attendons sans cesse, mais nous savons bien qu’il y a une place vide dans notre cœur. » Cette phrase m’est la plus douloureuse. Jeune Papa, j’ai été présent, et mes enfants rois de mon cœur. Ils s’en souvenaient, jusqu’à ce que l’ivrogne que je suis devenu efface peu à peu l’image qu’ils avaient encore de moi, et leur espoir pourtant tenace de me voir redevenir « comme avant ».Je leur ai manqué, leur père leur a manque, mais ils ne voulaient pas d’un saoulard, ils désiraient un vrai père, aimant, pas quelqu’un qui se détruirait devant leurs yeux, pas quelqu’un qui les abîmerait. Ils ont dans leur cœur une place pour un père qui en réalité n’a jamais existé. Jusqu’à Gaspard. Ma veuve a choisi cette citation afin que je n’oublie jamais ce que j’aurais pu et dû être.
Scribouillard, n’écris pas la vie que tu crois que j’ai menée. Je n’ai pas d’excuse. L’ épitaphe est une belle citation pour une vie ratée. Si ma tombe est entretenue, c’est parce que depuis ton livre, le village s’ouvre au tourisme, on veut connaître cet homme qui a si bien réussi. Lui rendre hommage en passant près de la tombe où a été retrouvée son épouse sans vie. Dont l’assassin est peut-être toi, l’auteur. Et pour des raisons commerciales, évidemment, tout le village se tait, personne ne saura rien de ce que j‘ai été, parce que ton histoire se vend et amène des visiteurs. Il n’y a jamais eu d’amour dans ce blanc sépulcral, il n’y a pas même d’âme. Alors scribouillard, oublie ma vie misérable, signe tes dédicaces et oublie-moi, laisse-moi reposer, peut-être un jour en paix avec moi-même, lorsque la culpabilité aura cessé de me poursuivre, me hanter, m’oppresser. J’ai fait trop de mal aux miens, alors moi qui ne mérite pas le pardon, qu’on me laisse seul avec ma médiocrité.
Un journaliste s’approche, il te demande si tu te reproches quelque chose au sujet de la mort de ma femme, le jour de ta visite au cimetière. Et toi, avec un sourire carnassier: « - Je me nourris de la vie des autres. »
Par Cha, Vendredi 29 Septembre 2006 à 13:44 GMT+2 dans Cha (article, RSS)



