Anaïs
« On ne peut pas vivre l’une sans l’autre. On sera toujours ensemble. »
Des phrases de gamine, mais pas privées de sens.
Des promesses de gamine, mais j’y croyais.
Elle pose son verre ; le geste est lent, étudié, l’os du poignet saille et roule sous la peau, l’avant bras est à peine tendu, sous la soie sombre ouverte jusqu’au coude posé tout au bord de la table noire ; et pourtant le contact est bruyant. Le liquide ambré tangue un peu, les glaçons se cognent entre eux et sur les bords. Ses yeux ne me regardent même pas.
Elle sort une cigarette – fine, élégante – et l’allume, ses longs cils noirs projetant des ombres droites et précises sur ses pommettes à peine fardées.
- Depuis quand tu fumes ?
Elle expire.
Les arabesques grises dissimulent un instant les reflets chatoyants de ses épais cheveux auburn.
- On avait commencé tôt, toi et moi, elle me fait, les yeux toujours ailleurs.
Non. Rien à voir.
- C’était pas pareil.
Jamais vu ce haussement de sourcil, ce mépris.
- Si tu le dis…
Et cette cigarette n’a rien à voir avec l’autre, celle que je chéris tant dans mes souvenirs.
Les arabesques de fumée dessinaient alors des motifs extraordinaires dans sa tignasse en bordel. Deux gamines en survêtement, derrière le local à poubelles, se partageant une unique clope, plus de filtre que de tabac, plus de goudrons aussi. Deux gamines en pleine crise d’adolescence, jouant avec le feu, se jaugeant l’une et l’autre, mais pas comme ça.
Elle expire encore à travers ses lèvres rouges en tournant la tête vers l’intérieur du bar, silencieuse.
Ses yeux ne me regardent même pas.
Ses yeux à elle me regardaient toujours, même quand ils étaient ailleurs. Même à travers la fumée, même à travers son indifférence feinte. « Alors ? » elle avait demandé, ses yeux souriant pour elle.
Moi j’essayais de ne pas cracher mes poumons, évidemment. Je voulais me montrer digne de l’intérêt qu’elle me portait. De ce sourire dans ses yeux verts. Je devais répondre à la hauteur de ses espérances. « Bof… ».
J’avais du mal.
- Je dessine toujours, je tente.
On ne sait jamais.
- Tu dessines dans tes études ?
- Non, pour moi, je réponds. Je suis en Physique. A la fac.
« L’université, c’est le pied. Enfin c’est ce que dit ma frangine. Je suis super pressée. »
Ça s’entend, je me suis dit en regardant les volutes de fumée, on sent vraiment à quel point elle désire y être déjà. Sa passion m’a serré le cœur. Elle m’a tout de suite habitée.
« Et tu voudrais y faire quoi ? » J’ai posé la question comme si c’était de mon avenir qu’il était question. Elle l’a remarqué.
Un reniflement.
- Et ça marche ?
- La Physique ?
Pas de réponse.
- Ça va…
- Si ça va, tant mieux.
Quelques autres questions sans fond, sans couleur. Des réponses. Pas d’anecdotes. De simples faits balancés comme on balancerait sa vie sur un CV, à quelqu’un qui demanderait sans vouloir savoir. Combien de kilos en moins, ça te va bien, merci.
Sans intérêt.
« Et toi alors ? »
Cette question me laisse muette. Comment puis-je savoir sans connaître sa réponse ? Elle repousse les boucles qui lui chatouillent la mâchoire. Elle attend, cette fois elle ne voudra pas ouvrir la bouche tant que je n’aurai pas répondu. Impuissante, je lui repasse la cigarette qui continue à se consumer. Elle la prend et tire dessus, elle a pris de l’assurance. Ses joues s’aplatissent un peu quand elle le fait, ses pommettes n’en ressortent que d’avantage, son regard n’en devient que plus perçant, captivant.
« J’hésite…on a le temps pour y penser, non ? » Voilà tout ce que je peux répondre, avec un sourire comme une excuse.
Elle, ses épaules s’agitent un peu, elle commence à rire. Ses lèvres s’étirent, découvrant ses dents un peu trop longues mais régulières, ses joues se remplissent, rosissent, et ses sourcils un peu trop épais mais bien dessinés se froncent de dérision. Un tel rire est contagieux, tant il est doux, et chaud aussi. Je veux rire avec toi jusqu’à ma mort, jusque dans ma mort. Je veux voir ce visage si beau et si imparfait me manifester sa joie.
Je veux que cette cigarette dure encore, qu’elle n’ait pas de filtre, pas de fin, que je puisse imprimer dans mes rétines les dessins argentés de tes cheveux, la douceur de ton regard, la joie de ton sourire, la chaleur de ton rire, je ne veux jamais les quitter.
Que cette cigarette ne se consume plus. Oublions les cendres à nos pieds. Oublions-les. Oublions.
J’ai capturé ce que j’ai pu car j’ai été capturée.
J’avais toujours voulu l’être.
Je voulais que tu me regardes.
Et tu me regardais toujours, même quand j’étais derrière toi, même les yeux fermés. Tu me regardais.
Regarde-moi. Mes yeux sont grand ouverts. Tout mon être te supplie.
Elle repousse la longue mèche lisse et brillante qui lui couvre l’œil. Fine, élégante.
Regarde-moi.
Son geste est étudié. Lentement elle lève la tête, libère la fumée de sa bouche et de ses narines. Quand elle la rabaisse, ses cheveux couvrent à nouveau son œil. Elle porte la cigarette à ses lèvres. Lentement. Ses longs doigts semblent flotter. Ses ongles immaculés sont parfaits.
Regarde-moi.
Une bouche peinte savamment, pulpeuse, remarquablement dessinée, une bouche qui donne un message. Mais pas pour moi.
Regarde-moi.
Et des yeux verts, brûlants, qui déchirent la chair, entourés de cils ténébreux, longs et courbés, un regard souligné de noir et de pourpre, un regard perçant, étudié bien sûr, attentif…Mais pas à moi.
Elle écrase le mégot dans le cendrier.
Elle ne me regarde pas.
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Par Symphazium, Mercredi 13 Septembre 2006 à 23:04 GMT+2 dans Symphazium (article, RSS)




